Poésies Diverses. Par Pierre De Marbeuf. (1595-1645) TABLE DES MATIERES. A Philis. Le Miracle D'Amour. Les Cheveux D'Amaranthe. Les Yeux D'Amaranthe. Les Oreilles D'Amaranthe. Les Joues D'Amaranthe. La Bouche d'Amaranthe. Le Sein D'Amaranthe. Les Mains D'Amaranthe. Conclusion Des Beautés D'Amaranthe. Songe. Sur Le Retour D'Hélène A Paris. L'amour de mes pensers... Je disais l'autre jour... Discrétion. L'Anatomie De L'OEil. L'Iris. Un Manteau De Feuille Morte. La liberté des champs fait décrire à Silvandre... A Philis. Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage, Et la mer est amère, et l'amour est amer, L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer, Car la mer et l'amour ne sont point sans orage. Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage, Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer, Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer, Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage. La mère de l'amour eut la mer pour berceau, Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau, Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes. Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux, Ton amour qui me brûle est si fort douloureux, Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes. Le Miracle D'Amour. Babylone a vanté ses murailles de brique, Rhode a fait renommer son colosse orgueilleux, Et l'Égypte a fait cas des sommets sourcilleux D'une masse de pierre admirable en fabrique. Éphèse aimait son temple ainsi qu'une relique, Semiramis avait des jardins merveilleux, Le tombeau de Mausole était miraculeux, Et ne lui cédait pas le Jupiter olympique. Les anciens ont dit merveilles en leurs vers Des miracles premiers qu'on vit en l'univers, Mais moi j'ai pour sujet la merveille seconde. Ô ma Philis, alors que je décris vos yeux, Célèbre qui voudra sept miracles du monde, Je réserve à ma plume un miracle des cieux. Les Cheveux D'Amaranthe. Zéphyre bien souvent de votre poil se joue, Pillant sous ce prétexte un baiser amoureux: Et des ondes qu'il fait flotter sur votre joue, Un Pactole prend source en l'or de vos cheveux. Cheveux petites rets, Cupidon vous avoue De me prendre le coeur: que ce coeur est heureux Alors que je vous baise, alors que je vous loue, Cheveux qui l'achevez de le rendre amoureux. Beaux cheveux, filets d'or, rayons d'ambre et de flamme, Doux geôliers de mon coeur, doux chaînons de mon âme, Si par travail s'acquiert votre riche toison: Et aux feux et aux fers j'exposerai ma vie; Puis retournant vainqueur du dragon de l'envie, Mériterai-je pas d'en être le Jason? Les Yeux D'Amaranthe. Beaux yeux que j'aime tant, hé quelle est votre essence, Car l'on vous pense feux à mon embrasement, Puis l'on vous juge cieux par votre mouvement, Mais non, vous êtes Dieux selon votre puissance. Ces yeux n'ont que des feux toujours en influence, Comme s'ils n'étaient faits que de cet élément: Mais ces yeux étant dieux, leur branlant règlement N'a que leur volonté pour toute intelligence. Feux germains et gémeaux qui me donnez le jour, Tandis que vous luirez dedans le ciel d'amour, En tout temps et tout lieu je veux cueillir la rose. Et quoi que le Démon avec ses appareils, De rage et de noirceur à mes beaux jours oppose, Je ne crains point l'éclipse avecque deux soleils. Les Oreilles D'Amaranthe. Oreilles, la nature en coquillant qui gire Vos petits ronds voutés de long et de travers, Fait en vous un dédale, où bien souvent je perds Le langage amoureux que pour vous je soupire. Ô portes de l'esprit, par où le doux Zéphyre Fait entrer sur son aile et l'amour et mes vers, Chastes chemins du coeur qui toujours sont ouverts Pour ouïr les discours d'un pudique martyre, Oreilles l'abrégé de toutes les beautés, Petits croissants d'amour, accroissez les bontés De ma chère Amaranthe, afin qu'elle m'allège! Mais quoi par vos faveurs pourrais-je la toucher? Ma voix qui n'est que feu n'ose vous approcher, Pource que vous avez la blancheur de la neige. Les Joues D'Amaranthe. Des roses et des lys filles et soeurs jumelles, Qui sous un lait caillé doucement tremblotez, Joues où l'amour joue en toutes privautés, Et bâtit aux souris des demeures nouvelles, Lors que vous rougissez, que vos roses sont belles, Quand l'épine d'honneur veut armer vos beautés, Le satin de vos lys montrant vos chastetés, Donne aux amants la peur, et l'amour aux rebelles. Petits creux, magasins et d'amours et d'appas, La petite rondeur que vous avez en bas, Fait que je vous compare aux pommes d'Atalante. S'il faut pour ce beau fruit mourir, ou bien courir, Ma course est inégale: il me faut donc mourir, Si vous ne me donnez vos pommes, Amaranthe. La Bouche D'Amaranthe. Beau corail soupirant, ce pourpre qui me flatte Allaite d'espérance et d'amour mes esprits: Belle et petite bouche où s'enfante un souris, Qui semond à baiser votre vive écarlate. Vos dents riches remparts d'une voix délicate, Dessus les diamants emporteront le prix: Si de votre douceur ils sont tant favoris, Que votre langue veuille être leur avocate. Vermeillon merveilleux, prison des libertés, Trésor de l'Orient, blanches égalités, Ô rempart précieux que j'assauts d'espérance, Belles dents, petits dés, avec lesquels l'amour Gagna mes libertés et mon coeur l'autre jour, Aujourd'hui livrez-moi quelque meilleure chance. Le Sein D'Amaranthe. Mon esprit qui toujours d'un vain espoir s'apaise, Compare votre sein, dont je suis envieux, A des jeunes boutons, puis il dit à mes yeux: Si vous les pouviez voir, ne mourriez-vous point d'aise? Ainsi dans mon esprit s'allume une fournaise, Et son feu se nourrit d'un objet gracieux, Qui me fait concevoir en tout et en tous lieux, L'enflure de ce marbre où fleurit une fraise. Enfin si votre amour demeure le vainqueur, Et si jusqu'à la mort vous poursuivez mon coeur, Mon Amaranthe, au moins donnez-lui sépulture. Que si vous voulez suivre en cela mon dessein, Son tombeau n'aura pas une autre couverture Que du marbre qu'on voit qui blanchit votre sein. Les Mains D'Amaranthe. Belle main divisée en cinq branches d'ivoire, Un dédale d'ébène enveloppe de lis Les chemins tortueux des rameaux et des plis, Que marque votre veine avec sa trace noire. L'aurore aux doigts de rose avec toute sa gloire, Ne pourrait devant vous recevoir que mépris, Si lors qu'aux plus beaux doigts on donnerait les prix, Sa vanité voulait vous ravir la victoire. Que mon bonheur est grand d'être touché de vous, Belles mains, dont j'adore et les traits et les coups, Guerrières, pardonnez au captif d'Amaranthe. Muse, à ces mains mes vers je présente pour don, Allez baisant ces mains, et demandant pardon, Dites qu'ils sont écrits des doigts de leur servante. Conclusion Des Beautés D'Amaranthe. Alors que j'ai chanté par un vers précieux Cette divine bouche où Piton se repose, Que j'ai doré les fers où mon âme est enclose, Et qu'après j'ai fait luire un soleil dans ses yeux, J'ai fait flotter Pactole avecque ses cheveux, J'ai fait rire la perle, et soupirer la rose: Mon pinceau poursuivait, mais ma Muse s'oppose Aux traits les plus hardis des attraits amoureux. Je voulais peindre à nu les beautés que dérobe A mes yeux envieux le voile de sa robe; Mais là des déités est le saint Panthéon. Aux téméraires yeux là l'amour met des bornes, Et menace, cruel, du supplice des cornes, Tous ceux qui commettront le péché d'Actéon. Songe. Cet Hiver en dormant je songe que ma flore, Voulant récompenser mes peines et mes pleurs, Me caresse, me baise, et me promet encore De me garder le fruit de ces premières fleurs. Ainsi durant la nuit se lève mon aurore, Afin de m'assurer que les destins meilleurs Dans cette vision mettaient un ellébore, Qui purgeant mon esprit guérissait mes douleurs. Mais tandis que ma main à l'arrêter s'emploie, Ce corps subtil s'écoule, et moi dans cet effort Je m'éveille en criant: " ô cause de ma joie, Sommeil, l'on vous a cru le frère de la mort, Mais puisque vos faveurs m'ont fait baiser Silvie, Je vous crois bien plutôt le père de ma vie! " Sur Le Retour D'Hélène A Paris. L'Amour de mes pensers, comme de son pinceau, Vous peint à mon esprit, si je clos ma paupière Je vous vois en dormant, si je suis sans lumière, Pour m'éclairer de nuit vous êtes mon flambeau. Si je suis sur la terre, ou si je suis sur l'eau, Vous me suivez sur terre, et dessus la rivière: Car je vous vois toujours et devant et derrière, La croupe du cheval, la poupe du bateau. Encor que de mon corps le vôtre soit absent, A mon esprit toujours votre corps est présent Concevez-vous cela ma divine maîtresse. Si pénétrer les corps par son agilité Est la propre action de la divinité, L'amour m'avait bien dit que vous étiez déesse. L'amour de mes pensers... L'amour de mes pensers, comme de son pinceau, Vous peint à mon esprit, si je clos ma paupière, Je vous vois en dormant, si je suis sans lumière, Pour m'éclairer de nuit vous êtes mon flambeau. Si je suis sur la terre, ou si je suis sur l'eau, Vous me suivez sur terre, et dessus la rivière, Car je vous vois toujours et devant et derrière La croupe du cheval, la poupe du bateau. Encor que de mon corps le vôtre soit absent, A mon esprit toujours votre corps est présent: Concevez-vous cela, ma divine maîtresse? Si pénétrer les corps par son agilité Est la propre action de la divinité, L'amour m'avait bien dit que vous étiez déesse. Je disais l'autre jour... Je disais l'autre jour ma peine et ma tristesse Sur le bord sablonneux d'un ruisseau dont le cours Murmurant s'accordait au langoureux discours Que je faisais assis proche de ma maîtresse. L'occasion lui fit trouver une finesse: Silvandre, me dit-elle, objet de mes amours, Afin de t'assurer que j'aimerai toujours, Ma main dessus cette eau t'en signe la promesse. Je crus tout aussitôt que ces divins serments, Commençant mon bonheur, finiraient mes tourments, Et qu'enfin je serais le plus heureux des hommes. Mais, ô pauvre innocent, de quoi faisais-je cas? Étant dessus le sable elle écrivait sur l'onde, Afin que ses serments ne l'obligeassent pas. Discrétion. Vous avez menti, ma mémoire, Je n'en fus jamais possesseur, Jamais Philis ne m'a fait boire Ce que l'amour a de douceur. Ma Philis, vous ai-je baisée? Ne m'en faites point souvenir, Car je commande à ma pensée De ne m'en pas entretenir. Ô solitude ma fidèle, Si je vous ai parlé jamais Que je suis le coeur de ma belle, Dites-le, je vous le permets. Philis, demandez aux campagnes, Aux humbles vallons, aux côteaux, A ces orgueilleuses montagnes, A ces forêts, à ces ruisseaux. Ce sont là tous mes secrétaires: Mais je peux vraiment vous jurer, Qu'ils ne savent pas les affaires Que je veux moi-même ignorer. Et toutefois je viens d'apprendre Que vous m'appelez indiscret, Et que vous dites que Silvandre Ignore les lois du secret. Nous n'avons eu pour témoignage De nos saints et chastes amours, Que les buissons de ces bocages Où les eaux amusent leurs cours. Si nos amours sont décelées, Ces eaux l'ont dit à leurs poissons, Ou quelque oiseau de ces vallées L'a peut-être appris des buissons. Cette eau ne peut souffrir l'injure Qu'on lui fait à cause de vous; Oyez-vous pas qu'elle en murmure, Et qu'elle en parle à ses cailloux? Les oiseaux sont de la partie, Car ils défendent les buissons, Disant à l'eau pour répartie, Que les maquereaux sont poissons. Cessez de me blâmer, ma belle; Car le ciel marri de mes maux; Pour accorder notre querelle, Fait disputer les animaux. La Liberté Des Champs Fait Décrire A Silvandre. (Les contentements d'un amour rustique.) Ne percez plus mon coeur, ô vanités serviles, De vos soucis tranchants, Éloigné de la Cour, je m'éloigne des villes Pour approcher des champs. Cet amour que j'y bois dedans l'oeil de Silvie M'est plus délicieux, Que ce que Jupiter pour nous donner envie Dit qu'il boit dans les cieux. Non, ces lieux où l'on dit que ce grand Dieu demeure N'ont point tant de plaisirs, Puisqu'il a cru qu'aux champs la place était meilleure Pour flatter ses désirs. On l'a vu dans les champs plusieurs fois se repaître De quelque ébat nouveau, Et chatouiller ses sens sous la forme champêtre D'un cygne ou d'un taureau. Pour le plaisir des champs si ce dieu s'est fait bête, Doit-on à cette fois Dire que j'ai banni la raison de ma tête, Me faisant villageois? Tant de dieux qui jadis portaient une houlette Ont voulu m'obliger, Bien que je sois mortel, me donnant leur retraite, De me faire berger. Ô que j'aime les eaux, laissez-moi les rivages, Ô beaux rivages verts: Belle Seine, beaux prés, petits monts, bois sauvages, Je vous donne mes vers. Ô vers qui m'échappez sur le bord de la Seine, Allez, suivez son cours, Et dites aux Zéphyrs que je vous fais sans peine, Et non point sans amours. J'aime tant vos fraîcheurs, et j'aime tant vos ombres, Ô prés, bois et zéphyrs, Que je ferai le frais de vos mollesses sombres, Témoins de mes plaisirs. Zéphyrs, allez hâter; allez baiser Silvie, Que si j'en suis jaloux, C'est que je ne peux pas, lors que j'en ai l'envie; La baiser comme vous. L'Anatomie De L'OEil. L'oeil est dans un château que ceignent les frontières De ce petit vallon clos de deux boulevards, Il a pour pont-levis les mouvantes paupières, Le cil pour garde-corps, les sourcils pour remparts. Il comprend trois humeurs, l'aqueuse, la vitrée, Et celle de cristal qui nage entre les deux, Mais ce corps délicat ne peut souffrir l'entrée A cela que nature a fait de nébuleux. Six tuniques tenant notre oeil en consistance L'empêchent de glisser parmi ses mouvements, Et les tendons poreux apportent la substance Qui le garde, et nourrit tous ses compartiments. Quatre muscles sont droits, et deux autres obliques, Communicant à l'oeil sa prompte agilité, Mais par la liaison qui joint les nerfs optiques, Il est ferme toujours dans sa mobilité. Bref l'oeil mesurant tout d'une même mesure, A soi-même inconnu, connaît tout l'univers, Et conçoit dans l'enclos de sa ronde figure Le rond et le carré, le droit et le travers. Toutefois ce flambeau qui conduit notre vie De l'obscur de ce corps emprunte sa clarté. Nous serons donc ce corps, vous serez l'oeil, Marie, Qui prenez de l'impur votre pure beauté. L'Iris. Les rayons du soleil se dardent sur l'enflure D'un nuage opposé qui, rosoyant d'humeur, Nous fera bientôt voir de l'Iris la voûture, Peignant notre horizon de sa cambre lueur. Ah! la voici déjà, sa céleste présence En bigarrant le ciel enfante divers ronds Et découvre au soleil l'émail de sa naissance, Qu'il a formé dardant sur elle ses rayons. Elle fait d'un demi-rond seulement la ceinture Dérobant la moitié de ce cercle à nos yeux, Mélangeant ses couleurs de diverse peinture, D'azur, de pourpre et d'or elle émaille les cieux. Tel est le col doré des chastes colombelles, Variant ses couleurs opposite au soleil; Mais encor de l'Iris les couleurs sont plus belles Que l'émail colombin qui délecte notre oeil. Allons donc à couvert, car cette messagère De la reine des eaux vient pour nous annoncer Que tantôt la moiteur de son arc circulaire S'épurant de ses pleurs viendra nous arroser. Le soleil à la nue oppose son visage De ce bel arc-en-ciel pour former le voutis, Jésus est le soleil, le monde le nuage, La grâce le rayon, et la Vierge l'Iris. Un Manteau De Feuille Morte. Destins qui savez l'avenir, Que pense Philis devenir, Puisque pour habit elle porte, Et les couleurs du déconfort, Et les parures de la mort, En une triste feuille morte? Au monde veut-elle mourir, Ou me blesser sans me guérir? Est-ce pourquoi ma Belle porte Un vêtement plein de langueur, Voulant rendre mon pauvre coeur Pareil à quelque feuille morte? L'aurait-on bien, elle m'aimant, Jà promise à quelqu'autre amant? Est-ce pour cela qu'elle porte, Pour témoigner l'affliction, Et la mort de l'affection, Une si triste feuille morte? Dois-je en son amour persister? Dois-je la suivre ou la quitter? Puisqu'en son habit elle porte Un caractère malheureux, L'espoir perdu des amoureux, A pour blason la feuille morte. Mais au contraire en ma douleur, Philis prenant cette couleur, Son vêtement me réconforte: Puisqu'il montre à mes corrivaux, Que tout l'espoir de leurs travaux N'est plus rien qu'une feuille morte. Quoi que c'en soit loin de mon chef, Ô Dieux éloignez le méchef Que ce triste feuillage porte: Changeant en plaisir ma douleur, Faites-lui changer la couleur D'une si triste feuille morte! Source: http://www.poesies.net